Lettre écrite par Camille de sa main, un mois environ avant sa mort. Il en fit faire une copie pour chaque maison de l’Ordre, pour qu’elle soit lue aux 322 religieux. Il a signé chacune des copies.
Camille recommande ce qui luit tient le plus à cur : il rappelle en particulier la charité envers les malades, la charité fraternelle,
la sainteté de vie, la pleine égalité entre les pères et les frères, la miséricorde…
Il termine en envoyant mille bénédictions à tous ceux qui, dans le présent et dans le futur, travailleront dans le domaine de la charité corporelle et spirituelle envers les malades.
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Au nom de la très Sainte Trinité, de la glorieuse Vierge et de toute la cour céleste.
Pax Christi
Très révérends pères et frères très aimés dans le Christ,
Il ne fait guère de doute que dans peu de jours, je m’en irai dans l’autre vie parce que je me trouve dans un état grave en raison de mes longues infirmités.
Je suis en outre désormais presque constamment condamné par les médecins. Il me semble donc que je manquerais à mon devoir si, avant de terminer
ma vie, je ne vous disais, en toute simplicité et droiture, ce que j’ai ressenti et ce que je ressens au sujet de notre saint Ordre, pour que nous marchions tous avec
la droiture et la fidélité que Dieu veut de nous.
Il nous les demande pour que nous n’enterrions pas le talent si précieux que le Seigneur a placé dans nos mains, pour que nous obtenions la sainteté durant la vie et ensuite la gloire éternelle.
Il y a encore une autre raison : parlant en conscience et en vérité, on peut dire que cette fondation a été faite de manière miraculeuse
en vue de la gloire de sa Divine Majesté et d’un si grand bien pour les âmes et les corps de nos prochains. C’est une fondation très nécessaire pour la
chrétienté, tout à fait selon l’Evangile et la doctrine du Christ Notre Seigneur ; aussi bien dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau,
il souligne encore cette mission par l’exemple de sa très sainte vie, en guérissant les malades et en soignant toute sorte de maladie.
J’ai dit que cette fondation est un miracle évident de Dieu : en particulier du fait qu’il s’est servi de moi, grand pécheur, ignorant, plein de tant de défauts et insuffisances, digne de mille enfers.
Mais Dieu est le maître, il peut faire ce qui lui plait et cela est infiniment bien fait. Que personne ne s’étonne ni de ce que Dieu ait agi par l’intermédiaire
d’un tel instrument car sa gloire est plus grande d’avoir fait une chose aussi admirable en se servant d’une nullité comme moi, ni de ce que le démon n’ait
pas cessé ni ne cesse maintenant et jamais de faire en sorte que cette pauvre plante dont Dieu attend tant de gloire ne soit détruite et maltraitée
d’une manière ou d’une autre.. Si le diable n’y réussit pas sous l’apparence du mal, il le tentera sous l’apparence du bien, en cherchant toutes les voies
et tous les moyens possibles. En particulier, il pourra se servir de quelques religieux de notre Ordre même, en leur suggérant, sous l’apparence du bien,
de chercher à faire dévier et à altérer le but de notre saint Institut. C’est pourquoi chacun se gardera d’un tel grand sacrilège
et d’une telle offense à Dieu qui provoquerait la colère du Très-Haut, pour qu’elle ne retombe pas sur eux en cette vie et encore moins dans l’autre.
J’engage donc tous les religieux présents et futurs à ne pas prétendre mieux savoir ce qu’il faut faire, mais à avancer avec une sainte simplicité
dans les règles établies par nos Bulles approuvées par le Saint Siège Apostolique. Je les engage tous à en être de fidèles
défenseurs. Heureux celui qui le sera, malheur à celui qui ne le sera pas !
En recommandant la fidélité à notre sainte vocation, je fais particulièrement allusion au vu de pauvreté. À ce sujet,
je ne veux pas omettre de dire et de rappeler à tous les religieux présents et futurs que si, comme il est juste, nous voulons que le service au profit
des pauvres malades dans les hôpitaux (ce qui est notre but principal) et dans la recommandation des âmes, continue et dure toujours, nous devons sauvegarder la pureté
de notre pauvreté, avec exactitude, attention et bon esprit, selon les règles établies par les Bulles de notre Ordre, parce que celui-ci ne subsistera
que dans la mesure où la pauvreté sera observée à la perfection, c’est-à-dire jusque dans les moindres détails.
C’est pourquoi j’invite tous les religieux à être de très fidèles défenseurs de ce saint vu de pauvreté et à ne consentir
en aucune manière qu’il soit altéré, même légèrement, ni que sa pureté ne soit détournée par quelque déviation.
Il ne faut pas se laisser tromper par le démon pour ruiner notre saint Ordre. Il existe en effet, dans l’Eglise de Dieu, tant d’Instituts religieux mendiants qui
pratiquent une pauvreté plus grande que la nôtre et cependant le Seigneur pourvoit pour eux à tous leurs besoins. Qui peut mettre en doute alors
qu’il ne veillera pas aussi sur notre Ordre, alors que celui-ci exerce une activité aussi intense, non seulement à l’hôpital, mais aussi dans la recommandation
des âmes ? Il s’agit là d’un acte d’amour bien important, bien vu et agréable non seulement à Dieu mais aussi au prochain : si celui-ci, pour ainsi dire,
a un pain, il le partagera par moitié avec nous. C’est pourquoi nous ne devons pas avoir d’inquiétude sur le fait que le nécessaire pourrait
nous manquer : au contraire, avec la grâce du Seigneur, nous en aurons jusqu’à pouvoir en jeter, pourvu que nous fassions notre devoir.
Je ne veux pas manquer de rappeler l’union, la paix, l’entente entre les pères et les frères, puisque, en toute sincérité, pour une raison mystérieuse,
la grande Providence du Seigneur a voulu que nous portions ce nom de « Serviteurs des Malades » qui comprend tout le monde, pères et frères,
et que notre ministère est commun à tous. Nous devons donc toujours nous laisser guider par notre deuxième Bulle qui donne des directives claires
et précises aussi bien sur les pères prêtres que pour les frères sur ce que nous devons faire. Il n’est pas besoin de s’arrêter à observer
que les autres Ordres de l’Eglise de Dieu ne passent pas par la même route que nous, parce que nous avons un but commun aux pères et aux frères, contrairement à eux.
Je recommande à tous d’observer aussi les autres vux, en vérité et en perfection.
Que personne n’ose, même sous quelqu’apparence de bien, retirer aux frères ce que le Saint Siège Apostolique leur a accordé.
J’encourage tous les frères, présents et futurs, à progresser dans la voie spirituelle, c’est-à-dire de la vraie mortification religieuse,
si nous voulons être à peu près sûrs de notre salut éternel ; en effet, notre Ordre demande des hommes parfaits qui fassent la volonté de Dieu
et qui visent à la perfection et à la sainteté. Ce sont eux qui non seulement se feront du bien pour eux-mêmes, mais aussi qui donneront
édification à la sainte Eglise et à tout le monde. Il y aura grand progrès et grand profit dans ce monde par leur intermédiaire.
Au contraire, ceux qui seraient sensuels, de faible esprit religieux, « immortifiés », ruineraient l’Ordre.
Je déclare que ma volonté est que l’Ordre ne s’installe pas seulement dans les villes grandes et moyennes, mais aussi dans les petites villes,
où pourront vivre une douzaine de religieux au moyen d’aumônes, et cela dans le but d’aider les pauvres malades qui meurent dans les hôpitaux. Je veux en outre que l’on
ne se contente jamais d’assurer l’assistance spirituelle sans l’assistance corporelle, conformément à ce que précise notre deuxième Bulle.
Enfin, s’il reste quelque chose que je n’ai pas mis au clair dans cette lettre, je demande au Très-Haut d’inspirer à tous les pères et frères,
présents et futurs, ce qui est pour sa gloire.
Pour ce qui est ensuite de l’aide à apporter à mon âme, c’est-à-dire les prières et les sacrifices de mes chers pères et frères,
je sais que leur charité ne me fera pas défaut. Non seulement ils m’aideront par les suffrages habituels demandés par les constitutions lorsque
meurt l’un des nôtres, mais j’espère qu’ils feront en outre quelques autres suffrages, soit prières, soit célébration de messes,
parce que j’en ai davantage besoin que les autres. Je vous le demande pour l’amour de Dieu et de la Bienheureuse Vierge Marie : aidez-moi sans tarder, dès que vous
serez informés de ma mort, laissant passer le moins de temps possible.
Je termine par là, et je vous envoie à tous mille bénédictions, pour autant que cela m’est accordé par le Seigneur notre Dieu :
non seulement aux frères présents mais aussi aux frères futurs qui, jusqu’à la fin des temps, seront membres de notre saint Ordre.
Ce serait mon désir, et aussi ma volonté, que cette lettre soit conservée perpétuellement dans les archives où se trouvent les documents
de la Maison, en veillant à ce qu’elle ne se perde pas.
Votre serviteur dans le Seigneur